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La Havane. 2 Août 2012 

L’identité du véritable prédateur

Rouslyn Navia Jordan

« ON ne traverse pas le Marais de Zapata… on doit y aller ! » Cette phrase, je l’ai entendue à plusieurs reprises cette année, alors que je me rendais régulièrement dans cette commune de la province occidentale de Matanzas. Et je ne peux que l’approuver. Le chemin est long et la végétation infinie, jusqu’à perte de vue. Juste au moment où il semblait qu’il n’y aurait pas d’autre trace de civilisation que la route, apparaît la ferme des crocodiles, situé à Boca de Guama.

Chaque fois que je pénètre dans le marais, je lance un regard rapide vers les grillages des enclos, avec une sorte de nostalgie de ce jour où, enfant, j’ai parcouru ce lieu pour la première fois, étonnée et craintive, devant ces énormes animaux féroces endormis au soleil, la gueule ouverte.

Et même si je ne peux pas voir les reptiles depuis le siège de la voiture, je les devine presque…Je les imagine à l’affût dans la vase ou se déplaçant lourdement vers l’eau tandis qu’ils scrutent les alentours de leur regard de chasseurs expérimentés.

Leur position de force dans la chaîne alimentaire a toujours éveillé en moi une certaine fascination, mais aussi la perfection de leur évolution qui leur a permis de survivre à des siècles d’évolution, sans avoir besoin de beaucoup changer leur anatomie.

UNE IDÉE DE FIDEL

Au triomphe de la Révolution, la situation du Crocodylus rhombifer ou crocodile cubain était très critique : cet animal était en danger d’extinction à cause de la chasse abusive et sauvage pour la commercialisation de sa peau. Les habitants pauvres des marais justifiaient leur façon d’agir par le fait que la vente des peaux de crocodile leur permettait d’améliorer leur difficile vie quotidienne.

Le 16 mars 1959, Fidel et Celia Sanchez, qui parcouraient la région, passèrent par la Lagune du Trésor et conversèrent avec des charbonniers qui, dit-on, gardait un crocodile attaché à un pieu. Le commandant s’intéressa à l’espèce et proposa de créer un élevage dans la région. En quittant le marais, il confia le projet à Kiko Alzugaray et à d’autres compagnons.

C’est ainsi que les habitants qui avaient l’habitude de chasser les crocodiles afin de gagner un peu d’argent, commencèrent à le faire pour en prendre soin.

Gustavo Sosa Rodriguez, médecin vétérinaire, n’avait pas encore 20 ans quand il a commencé à travailler à la ferme, il y a bientôt 14 ans ; il a consacré à ces animaux toutes ses connaissances, mais aussi toute sa jeunesse.

« C’était une idée brillante, affirme-t-il, même si à cette époque certains spécialistes défendaient la théorie contraire, à savoir qu’il était préférable de protéger cette espèce dans la nature ». Les années et l’expérience ont démontré le contraire, et prouvé que cet élevage était la bonne démarche ».

Aujourd’hui, on a des informations sur sa période de reproduction, sur le nombre d’œufs pondus, et sur l’accouplement. Par ailleurs, des spécialistes ont été formés pour accompagner les expéditions qui vont étudier la vie des reptiles en liberté.

Des projets semblables ont démarré concernant d’autres espèces en voie d’extinction comme le manjuari.

« On savait que dans les marais une autre espèce de crocodile coexistait avec le C. rhombifer : le Crocodylus acutus ou crocodile américain. Cependant, on n’avait pas de détails précis sur leurs caractéristiques et leurs différences. Ce fut une des tâches à laquelle se consacrèrent les spécialistes sur place.

Le C. rhombifer  possède des caractéristiques anatomiques spécifiques. Par exemple, le losange devant les yeux, la forme de la tête, la couleur des yeux, comment s’organise son ostéoderme, la taille (maximum 3,5m, plus petit que l’américain). Sa couleur, plus obscure ou plus claire, dépend de l’alimentation et de l’habitat.

VIVRE PARMI LES SAURIENS

La ferme, créée il y a plus de 50 ans, dispose d’un personnel très stable, qui a acquis des compétences spécialisées, ce qui a permis de prendre soin correctement de l’espèce. « Ce n’est pas comparable avec l’élevage du bétail ou avec l’aviculture, sur lesquels on a beaucoup de connaissances. Au début, les méthodes étaient pratiquement empiriques.

« Même si nous aimons tous nous occuper de ces animaux, ce travail exige beaucoup de précaution. Toute erreur peut se révéler dangereuse. La clé, c’est d’être unis, de nous protéger les uns les autres quand nous devons les nourrir, nettoyer les enclos ou entrer dans les nids, le moment le plus critique… on ne doit jamais y entrer seul.

« Nous ne les craignons pas, mais nous les respectons. Nous les connaissons et nous savons de quoi ils sont capables, de leurs possibilités, à combien de mètres ils peuvent sauter, leur vitesse, la force de leurs mâchoires, etc. Pendant la manipulation, nous utilisons des bottes, des gants et nous maintenons l’hygiène de façon à éviter la propagation de microorganismes. »

À TRAVERS CUBA

Même si on ne trouve le C. rhombifer à l’état naturel que dans les Marais de Zapata, il existe un Programme national du crocodile cubain. Plusieurs élevages dirigés par des spécialistes formés par leurs collègues des marais de Zapata ont été créés, qui accueillent des populations de crocodiles dans d’autres régions. Par exemple, à l’île de la Jeunesse.

« La population y a été réintroduite, car on a retrouvé des fossiles qui prouvent que le C. rhombifer  habitait dans cette zone. Il restait les espèces C. acutus et C.c. fuscus, ce dernier plus connu sous le nom de « babilla » (caïman à lunettes). Les marais de Lanier et de Zapata ont des caractéristiques semblables, ce qui a facilité l’adaptation du crocodile à son nouvel environnement. »

CYCLE FERMÉ

La femelle C. rhombifer pond ses œufs une fois par an, toujours aux mêmes dates. Elle protège jalousement son nid et affirme une grande autorité sur son territoire. Il y a plusieurs femelles dans les mêmes enclos (sans surpopulation). On retire les œufs, afin d’éviter les agressions entre elles ou les dommages aux pontes. Le groupe de reproducteurs apporte chaque année entre 900 et 1 000 spécimens

La raison de cette pratique : après leur naissance, il est très dangereux d’entrer dans l’enclos pour retirer les petits afin qu’ils ne soient pas dévorés par les crocodiles adultes.

Ils sont placés en incubation dans un local séparé. La température du nid définit le sexe des petits et la température maximale (31o ou 32o Celsius) génère autant de femelles que de mâles. Cependant, nous ne disposons pas de moyens sophistiqués qui permettent de la réguler à notre guise. Nous pouvons contrôler et maintenir la température dans les niveaux nécessaires (28o ou 34o), et éviter des variations brusques, qui provoqueraient la mort de l’embryon. En respectant ces conditions, nous obtenons un bon taux de natalité.

Dans les enclos, nous séparons les crocodiles: ceux de 0 à un an (tous nés à la même période), et ceux de 3 à 4 ans.

Quand ils atteignent cet âge, selon leurs caractéristiques morphologiques et leurs conditions corporelles : poids, taille, et autres paramètres requis, on les place dans des enclos pour jeunes, où « ils sont l’objet d’une attention spécialisée. Ensuite, quand ils ont 6 ou 10 ans et une taille de 1,80 à 2m, ils passent à l’enclos des reproducteurs.

Depuis 1994, grâce à une autorisation CITES (Convention sur le commerce international des espèces menacées de faune et de flore sylvestres), la ferme peut commercialiser la viande et la peau. Nous fournissons ainsi les centres touristiques de Cuba.

LE MÉCHANT DE L’HISTOIRE ?

Malheureusement, les films et les medias ont contribué à donner une mauvaise réputation aux reptiles, et notamment aux crocodiles. Beaucoup les considèrent comme une menace et les craignent. Le plus drôle, c’est que beaucoup plus de gens mangent du crocodile que l’inverse…

L’homme ne fait pas partie de son alimentation. Par contre, il peut arriver que si son territoire est envahi, le crocodile se sente agressé et attaque. » Mais en général, il s’agit d’un animal passif. Il se laisse tranquillement photographier ; nous avons mis des miradors à disposition des visiteurs afin qu’ils puissent les observer, mieux les connaître, et repartir avec une meilleure impression. »

Cependant, l’insensibilité de certains remet en cause ce travail. « Souvent des visiteurs les agressent, leur lancent des pierres, des bouteilles… Ils ne se rendent sûrement pas compte qu’un projectile peut les blesser, provoquer la perte d’un œil, etc. »

Toutes les semaines, nous sommes obligés d’entrer dans les enclos pour retirer ces objets afin de maintenir la propreté des lieux. Personne tient compte que cet animal est un chasseur : une boite de métal peut attirer son attention, et il l’avale. Comme il ne peut pas la digérer, il meurt par obstruction de l’estomac et des intestins.

« Nous avons eu des cas semblables : nous avons observé une baisse du poids alors que les crocodiles ne présentaient aucun signe de coups externes ou de maladie. Après intervention chirurgicale, nous avons trouvé dans leur estomac des corps étrangers… avec une bonne hygiène et une alimentation adaptée, ces animaux ne devraient pas tomber malade. Il est déplorable qu’alors que nous en prenons tellement soin, des visiteurs puissent leur faire du mal. »

Dans les livres policiers, du style Agatha Christie ou Arthur Conan Doyle, le visage du criminel se révèle à la fin. En quittant les lieux, je jette un dernier regard sur les grillages de protection de l’enclos, et cette fois, je me demande : de qui devons-nous nous protéger réellement ? De nous ou d’eux ?
 

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