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 n o t r e   a m e r i q u e

La Havane. le 5 Avril 2012

Sommet des Amériques : un
exercice embarrassant

Gabriel Ramos

JUSQU’IL y a quelques mois, rares étaient ceux qui savaient que la ville colombienne de Cartagena de Indias accueillerait, au mois d’avril, une réunion au sommet des chefs d’État et de gouvernements du continent américain. Même si ces rendez-vous sont planifiés longtemps à l’avance, et les préparatifs de celle-ci ont duré des mois, l’affaire n’a pas fait grand bruit jusqu’à ce que le 11e Sommet de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) dénonce l’exclusion illégitime de Cuba.

Une analyse rapide de ce qui s’écrit et se dit sur le Sommet de Cartagena nous permet de constater qu’on ne parle pas d’autre chose que de l’exclusion de Cuba. On pourrait se poser la question suivante : ces rencontres n’ont-elles pas d’autre objectif ?

Depuis leur création en 1994, à l’initiative du président des États-Unis Bill Clinton, ces réunions ont eu deux particularités : exclure Cuba et servir de tribune aux autorités de Washington pour rendre une visite sociale au reste des chefs d’État latino-américains et de la Caraïbe, avec le Canada. En dehors de ces aspects, ces sommets n’ont pas grand-chose à montrer.

Au rendez-vous du Québec, en 2001, à la seule exception du président vénézuélien Hugo Chavez, les chefs d’État présents avaient engagé leurs pays dans la Zone de libre échange des Amériques (ZLEA), un projet de subordination coloniale qui devait subir un échec cuisant à la rencontre de Mar del Plata, quatre ans plus tard.

L’Amérique latine et la Caraïbe ont beaucoup avancé depuis, et cette région s’est orientée délibérément vers un projet d’intégration et de concertation indépendant, sans aucune exclusion. Grâce à d’importants changements politiques et à une représentation plus légitime des intérêts de ses peuples, la région a pu consolider son indépendance et mise à présent sur une nouvelle organisation : la Communauté des États latino-américains et des Caraïbes (CELAC).

On pourrait se demander ce que pourra bien offrir Washington à Cartagena de Indias, ce qu’il en est de l’engagement qu’ils avaient contracté vis-à-vis de la région à Port-of-Spain, et à quoi servent ces éventuels rendez-vous, dont la seule leçon à tirer est que les territoires au nord du Rio Bravo vivent des réalités et partagent des priorités bien différentes de celles des peuples vivant au sud de cette frontière.

Le message de Port-of-Spain en 2009 a été clair, et le président des Etats-Unis en personne l’a reconnu : la politique de Washington vis-à-vis de Cuba doit changer si les États-Unis aspirent à entretenir des relations normales avec cette région vaste, riche et émergente. Le blocus économique est rejeté, et l’intention d’écarter Cuba du continent est perçue comme une prétention illégitime.

Cuba n’a pas demandé à participer à ces rendez-vous, et ce n’est pas à elle de le faire. Ce pays a déclaré que s’il y est invité sur un pied d’égalité avec le reste des pays participants, il y participerait avec le sérieux, l’esprit constructif et la solidarité qui caractérisent sa politique extérieure, et qu’il exposerait clairement ses positions et pourrait contribuer aux décisions émanant de ces rendez-vous. Qu’il y participerait non pas parce qu’il a confiance dans l’impact de ces sommets, mais pour épauler l’effort de l’Amérique latine et des Caraïbes pour promouvoir leurs priorités à tous les niveaux, y compris face aux États-Unis.

L’attitude des États-Unis a créé une situation embarrassante. Son refus persistant à accepter Cuba dans une tribune régionale l’a amené à recourir au veto et à contrarier la volonté de l’ensemble des pays d’une région où la légitimité et le prestige de l’île de la Caraïbe ne sont plus à démontrer. Cette position ne fait que disqualifier la rencontre avec des réminiscences de l’époque où les moindres faits et gestes de nos républiques étaient dictés par Washington.

Certes, le fait que l’Organisation des États américains (OEA) joue le rôle de support de ces rencontres contribue à ces réminiscences et à ce malaise. Les dénommés « Sommets des Amériques » ne sont pas une instance de l’OEA, mais un simple lien bureaucratique, selon certains spécialistes. De sorte qu’il n’y a aucun lien entre le rejet cubain de cette institution discréditée du passé et les revendications de l’Amérique latine et la Caraïbe en faveur de la présence de Cuba à Cartagena de Indias.

Cependant, le lest que représente l’OEA, et l’opposition des États-Unis quant à la présence de Cuba ont créé une atmosphère anachronique difficile à cacher. Après la mise en garde lancée par l’ALBA le 2 février, il a été impossible de passer sous silence un événement qui en d’autres temps serait passé inaperçu.

Mais certaines questions mériteraient d’être posées :

Qu’en est-il des promesses de changement vis-à-vis de la région annoncées il y a trois ans par le président des États-Unis à Trinité-et-Tobago ?

Le Sommet des Amériques pourra-t-il exprimer un ferme engagement de justice sociale et de solidarité, et à respecter l’égalité souveraine entre les États, ainsi que le principe de non intervention ?

Le Sommet soutiendra-t-il la demande de souveraineté de l’Argentine sur les Îles Malouines ?

Défendra-t-il le droit des peuples originaires à la mastication de la feuille de coca ?

Condamnera-t-il les mauvais traitements infligés aux travailleurs immigrés ?

S’engagera-t-il avec un désarmement général et complet ?

Sera-t-il capable de condamner le terrorisme sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, ainsi que les gouvernements qui donnent asile à des terroristes ?

Ce Sommet pourra-t-il se joindre aux nations latino-américaines et caribéennes pour condamner les coups d’État et l’usage des ressources financières et médiatiques pour déstabiliser et renverser des gouvernements engagés dans la justice sociale et qui entendent satisfaire les revendications de leurs peuples ?

Condamnera-t-il le recours ou la menace au recours à des mesures économiques contre des gouvernements souverains ?

Il s’agit de positions politiques que 33 pays souverains de Notre Amérique sont parvenus à formuler d’eux-mêmes, comme on l’a vu au Sommet de la CELAC qui s’est tenu à Caracas en décembre dernier et qui traduisent de la pensée la plus légitime de leurs peuples.
 

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