Sommet des Amériques
: un
exercice embarrassant
Gabriel Ramos
JUSQU’IL y a quelques mois, rares étaient ceux qui
savaient que la ville colombienne de Cartagena de Indias
accueillerait, au mois d’avril, une réunion au sommet
des chefs d’État et de gouvernements du continent
américain. Même si ces rendez-vous sont planifiés
longtemps à l’avance, et les préparatifs de celle-ci ont
duré des mois, l’affaire n’a pas fait grand bruit
jusqu’à ce que le 11e Sommet de l’Alliance bolivarienne
pour les peuples de notre Amérique (ALBA) dénonce
l’exclusion illégitime de Cuba.
Une analyse rapide de ce qui s’écrit et se dit sur le
Sommet de Cartagena nous permet de constater qu’on ne
parle pas d’autre chose que de l’exclusion de Cuba. On
pourrait se poser la question suivante : ces rencontres
n’ont-elles pas d’autre objectif ?
Depuis leur création en 1994, à l’initiative du
président des États-Unis Bill Clinton, ces réunions ont
eu deux particularités : exclure Cuba et servir de
tribune aux autorités de Washington pour rendre une
visite sociale au reste des chefs d’État latino-américains
et de la Caraïbe, avec le Canada. En dehors de ces
aspects, ces sommets n’ont pas grand-chose à montrer.
Au rendez-vous du Québec, en 2001, à la seule
exception du président vénézuélien Hugo Chavez, les
chefs d’État présents avaient engagé leurs pays dans la
Zone de libre échange des Amériques (ZLEA), un projet de
subordination coloniale qui devait subir un échec
cuisant à la rencontre de Mar del Plata, quatre ans plus
tard.
L’Amérique latine et la Caraïbe ont beaucoup avancé
depuis, et cette région s’est orientée délibérément vers
un projet d’intégration et de concertation indépendant,
sans aucune exclusion. Grâce à d’importants changements
politiques et à une représentation plus légitime des
intérêts de ses peuples, la région a pu consolider son
indépendance et mise à présent sur une nouvelle
organisation : la Communauté des États latino-américains
et des Caraïbes (CELAC).
On pourrait se demander ce que pourra bien offrir
Washington à Cartagena de Indias, ce qu’il en est de
l’engagement qu’ils avaient contracté vis-à-vis de la
région à Port-of-Spain, et à quoi servent ces éventuels
rendez-vous, dont la seule leçon à tirer est que les
territoires au nord du Rio Bravo vivent des réalités et
partagent des priorités bien différentes de celles des
peuples vivant au sud de cette frontière.
Le message de Port-of-Spain en 2009 a été clair, et
le président des Etats-Unis en personne l’a reconnu : la
politique de Washington vis-à-vis de Cuba doit changer
si les États-Unis aspirent à entretenir des relations
normales avec cette région vaste, riche et émergente. Le
blocus économique est rejeté, et l’intention d’écarter
Cuba du continent est perçue comme une prétention
illégitime.
Cuba n’a pas demandé à participer à ces rendez-vous,
et ce n’est pas à elle de le faire. Ce pays a déclaré
que s’il y est invité sur un pied d’égalité avec le
reste des pays participants, il y participerait avec le
sérieux, l’esprit constructif et la solidarité qui
caractérisent sa politique extérieure, et qu’il
exposerait clairement ses positions et pourrait
contribuer aux décisions émanant de ces rendez-vous.
Qu’il y participerait non pas parce qu’il a confiance
dans l’impact de ces sommets, mais pour épauler l’effort
de l’Amérique latine et des Caraïbes pour promouvoir
leurs priorités à tous les niveaux, y compris face aux
États-Unis.
L’attitude des États-Unis a créé une situation
embarrassante. Son refus persistant à accepter Cuba dans
une tribune régionale l’a amené à recourir au veto et à
contrarier la volonté de l’ensemble des pays d’une
région où la légitimité et le prestige de l’île de la
Caraïbe ne sont plus à démontrer. Cette position ne fait
que disqualifier la rencontre avec des réminiscences de
l’époque où les moindres faits et gestes de nos
républiques étaient dictés par Washington.
Certes, le fait que l’Organisation des États
américains (OEA) joue le rôle de support de ces
rencontres contribue à ces réminiscences et à ce
malaise. Les dénommés « Sommets des Amériques » ne sont
pas une instance de l’OEA, mais un simple lien
bureaucratique, selon certains spécialistes. De sorte
qu’il n’y a aucun lien entre le rejet cubain de cette
institution discréditée du passé et les revendications
de l’Amérique latine et la Caraïbe en faveur de la
présence de Cuba à Cartagena de Indias.
Cependant, le lest que représente l’OEA, et
l’opposition des États-Unis quant à la présence de Cuba
ont créé une atmosphère anachronique difficile à cacher.
Après la mise en garde lancée par l’ALBA le 2 février,
il a été impossible de passer sous silence un événement
qui en d’autres temps serait passé inaperçu.
Mais certaines questions mériteraient d’être posées :
Qu’en est-il des promesses de changement vis-à-vis de
la région annoncées il y a trois ans par le président
des États-Unis à Trinité-et-Tobago ?
Le Sommet des Amériques pourra-t-il exprimer un ferme
engagement de justice sociale et de solidarité, et à
respecter l’égalité souveraine entre les États, ainsi
que le principe de non intervention ?
Le Sommet soutiendra-t-il la demande de souveraineté
de l’Argentine sur les Îles Malouines ?
Défendra-t-il le droit des peuples originaires à la
mastication de la feuille de coca ?
Condamnera-t-il les mauvais traitements infligés aux
travailleurs immigrés ?
S’engagera-t-il avec un désarmement général et
complet ?
Sera-t-il capable de condamner le terrorisme sous
toutes ses formes et dans toutes ses manifestations,
ainsi que les gouvernements qui donnent asile à des
terroristes ?
Ce Sommet pourra-t-il se joindre aux nations latino-américaines
et caribéennes pour condamner les coups d’État et
l’usage des ressources financières et médiatiques pour
déstabiliser et renverser des gouvernements engagés dans
la justice sociale et qui entendent satisfaire les
revendications de leurs peuples ?
Condamnera-t-il le recours ou la menace au recours à
des mesures économiques contre des gouvernements
souverains ?
Il s’agit de positions politiques que 33 pays
souverains de Notre Amérique sont parvenus à formuler
d’eux-mêmes, comme on l’a vu au Sommet de la CELAC qui
s’est tenu à Caracas en décembre dernier et qui
traduisent de la pensée la plus légitime de leurs
peuples.